29 JANUARY – 5 FEBRUARY 2023

BRUSSELS EXPO | HEYSEL

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IMAGE DETAILS


Galerie Alexis Pentcheff

Henri Martin (1859-1943)
Fleur du mal, 1889
Oil on canvas
189.50 x 94 cm
Signed and dated 1889 lower right
Provenance: family of the artist, by succession; Galerie Alexis Pentcheff, Marseille; private collection, Portugal
Historique: Salon de la Nationale 1890, n°1619
Certificate of inclusion in the catalogue raisonné of Henri Martin being prepared by Madame Marie-Anne Destrebecq-Martin.

Critique de Gustave Geffroy dans La Vie Artistique, “Les Salons de 1890 et 1891”, 1892, p.156: “La Fleur du mal, de M. Henri Martin, est plus délicate et plus étrange. Elle est presque peinte au pointillé, si mes yeux ne m'abusent, dans une gamme de douce grisaille. L'attitude de cette svelte et bizarre fille est osée, et les lignes sont jolies et graciles. Mais elle tient à la main une vulgaire pensée des pelouses de nos jardins : il devient décidément difficile d'inventer une fleur du mal inédite.”

Fleur du Mal, une figure féminine du symbolisme
Sur un fond nu, une pale jeune femme se tient debout, nue elle aussi, sans autre atour que de longs cheveux dénoués qui lui retombent à la taille. L’une de ses mains levée s’y glisse, entremêle à la chevelure des fleurs rouges de pavot, tandis que de son autre main, elle tient ostensiblement une pensée colorée.
Fleurs à ses pieds, dans ses mains, autour de son cou et dans ses cheveux, sur le dessus desquels descend un halo de lumière qui la nimbe.

Deux éléments seulement composent donc ce tableau : un corps nu de femme, dans une position hiératique, dont le modelé rappelle celui d’une statue antique et différentes sortes de fleurs, qui viennent ponctuer de touches de couleurs un environnement plutôt monochrome. L’expression du visage, assez mystérieuse, ne semble guère nous en apprendre davantage sur cette étrange mise en scène.

Ce sont deux autres indices, plus formels, qui vont nous permettre d’avancer quelques interprétations au sujet de cette oeuvre.

Juste au dessous de la signature tout d’abord, la date qui est apposée nous renseigne sur une période particulière de création. 1889 : c’est l’apogée du symbolisme et nous savons qu'Henri Martin est particulièrement sensible à l’expression de ce mouvement qui exalte l’imaginaire et la spiritualité en réaction au naturalisme et plus généralement, au contexte social de l’industrialisation galopante.
Dans le dernier quart du XIXème siècle, un certain repli ésotérique se manifeste dans tous les domaines artistiques, particulièrement en peinture et en littérature. L’ordre kabbalistique de la Rose+Croix, fondé par le Sar Mérodack Péladan (Joséphin Péladan 1858-1918) en constitue sans doute la plus extrême tentation qui aura un temps séduit Henri Martin. Mais l’artiste s’en démarquera assez rapidement.

Le symbolisme d’Henri Martin se manifeste surtout dans son attirance pour des sujets hérités de la tradition littéraire, mythologique ou religieuse ainsi qu’en témoignent des oeuvres comme L’Apparition de Clémence Isaure aux troubadours, Les Poètes du Gay Savoir, L’homme entre le Vice et la Vertu, Apollon et les muses…

Et c’est ici que l’artiste nous a laissé un second indice permettant d’éclairer la signification de son oeuvre.

Le tableau, présenté au Salon de la Nationale de 1890, porte en effet le titre de Fleur du Mal, faisant référence à une oeuvre littéraire moins éloignée de l’artiste que les sources médiévales auxquelles il se réfère volontiers. Ce titre évoque bien entendu le recueil poétique de Charles Baudelaire, dont la première édition est parue en 1857 et qui ne cessa depuis d’inspirer les générations suivantes de créateurs, y compris jusqu’à nos jours.
À ce stade, le titre de l’oeuvre nous permet donc d’associer à ce mystérieux portrait tout à la fois l’attrait d’une mélancolie poétique assumée et l’audace d’une féminité sensuelle et corrosive, bien loin des muses éthérées qui sont plus souvent familières à l’artiste.

Arrêtons nous un instant également, puisque nous sommes entrés de plain pied dans le symbolisme, sur le langage des fleurs qui nous sont présentées. La pensée colorée, brandie comme un étendard par ce bras blanc et nu, ne dit sans doute pas autre chose que ce que le mot qui la désigne nous révèle : elle est la pensée, la méditation, la réflexion, en d’autres termes le propre de l’homme.
Quant au coquelicot, tombé à terre et mêlé à la chevelure féminine, de l’autre côté de la composition, il évoque davantage par sa fragilité, sa couleur écarlate, sa forme plus indéfinie, plus champêtre, le versant féminin. Symbolisant le sommeil et la mort dans plusieurs cultures, la fleur de pavot est aujourd’hui associée au souvenir des soldats morts lors de la Grande Guerre mais du temps d’Henri Martin, il n’est pas interdit de penser que cette symbolique du souvenir était peut-être déjà attachée, d’une manière ou d’une autre à la fleur.

Une autre référence que l’on pourrait invoquer à l’étude de cette oeuvre d’Henri Martin est l’Ophélie d’Hamlet, cette icône féminine à la chevelure fleurie, dont le cadavre flottant est charrié par le fleuve, mais qui n’est pourtant pas nue dans la littérature.
Comment donc a-t-on fait le lien avec notre tableau?
Un portrait en buste de Nellie Melba par Henri Martin, nous a conduit sur cette piste. La cantatrice (qui a inspiré le fameux dessert glacé qui est parvenu jusqu’à nous) a été peinte par l’artiste dans le rôle d’Ophélie qu’elle tenait alors dans l’opéra d’Ambroise Thomas inspiré de l’oeuvre shakespearienne. Les mêmes fleurs dans les longs cheveux et une pensée au cou, le regard lointain… nous ne savons rien de ce qui a conduit à cette représentation si ce n’est que dans ce rôle, la cantatrice a également inspiré d’autres peintres.
D’Hamlet à Baudelaire, il n’y a qu’un menu pas, que le poète inspiré franchit aisément. « Baudelaire vivait avec Hamlet, c’est à dire avec un autre lui-même » nous dit son ami Théodore de Banville. Baudelaire avait constamment sous le regard, accrochée dans son appartement de l’île Saint-Louis, la collection complète des Hamlet de Delacroix et inévitablement, les deux oeuvres littéraires, Hamlet et Les Fleurs du Mal, entretiennent une étroite correspondance de la mélancolie.

Mais pourquoi Fleur du Mal au singulier? Il semble que le peintre souhaite à travers son titre, nous conduire sur un certain chemin. Et si Hamlet médite sur son crâne, cette femme nue nous tend symboliquement une pensée. À ce point, nous avons déjà mis en lumière les rapports entretenus par cette oeuvre avec la poésie et le théâtre, qui sont caractéristiques des inspirations de l’artiste et, plus largement, de celles du mouvement symboliste. Puisant à ces sources littéraires, la représentation atteint un caractère plus général.
Laissant assez peu de place à la nuance, une certaine idée de la femme est aussi caractéristique du symbolisme. Femme fatale et tentatrice dont l’archétype est la Salomé biblique ou muse virginale à ascendant sacrificiel, tel semble être le dilemme ou le choix unique qui s’offre à l’image de la femme chez les symbolistes.

Henri Martin opère ici dans Fleur du Mal une sorte de fusion de ces deux antithèses.
Ni tout à fait tentatrice malgré sa nudité, ni tout à fait sainte en dépit de la lumière qui la nimbe et de la chasteté de sa physionomie, la femme n’est une Fleur du Mal que pour ce qu’elle est, c’est à dire telle que la nature l’a engendrée, dans une contradiction naturelle.